Affichage des articles dont le libellé est Poésie. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Poésie. Afficher tous les articles

mardi 9 août 2011

Pessoa



Je m'éveille la nuit subitement
et ma montre occupe la nuit tout entière.
Je ne sens pas la Nature au-dehors.
ma chambre est une chose obscure aux murs vaguement blancs...
Au-dehors règne une paix comme si rien n'existait.
Seule cette montre poursuit son petit bruit
et cette petite chose à engrenages qui se trouve sur ma table
étouffe toute l'existence de la terre et du ciel...
Je me perds quasiment à penser ce que cela signifie,
mais je m'arrête net, et dans la nuit je me sens sourire du coin des lèvres,
parce que la seule chose que ma montre symbolise ou
signifie
en emplissant de sa petitesse la nuit énorme
est la curieuse sensation d'emplir la nuit énorme
avec sa petitesse...

Poesies d'Alvaro de Campos avec gardeur de troupeaux et les autres poèmes d'Alberto Caeiro in Poésie/Gallimard p.96


dimanche 7 août 2011

Le cerf-volant


UN CERF-VOLANT EST UNE VICTIME

"Un cerf-volant est une victime dont tu es sûr.
Tu l'aimes parce qu'il tire
assez doucement pour te considérer comme maître
assez fort pour te considérer comme fou ;
parce qu'il vit
comme un faucon dressé, désespéré,
dans l'air doux aérien,
et tu peux toujours le ramener
pour le mater dans ton tiroir.

Un cerf-volant est un poisson que tu as déjà pris
dans une flaque où ne vient aucun poisson,
aussi tu le titilles soigneusement, longtemps,
et tu espères qu'il n'abandonnera pas
ou que le vent ne tombera pas..."

Leonard Cohen- Poèmes et Chansons II- 10/18 extrait p. 13

Leonard Cohen




HAIKU D'ETE

Silence

silence plus grand

lorsque les grillons

hésitent.

Leonard Cohen- Poèmes et chansons 2- Ed 10/18 - p.111

dimanche 26 juin 2011

Girdhar Rathi

LES RISQUES DU METIER

" Il est des mots qui ne viennent pas seuls
Ils arrivent en couple
Mieux vaut nous en méfier
parce qu'alors ce n'est pas avec un
c'est avec deux qu'il faut jouer

Par exemple : amour !
L'instant qu'on dit "amour" la haine est là qui suit
Aimons-en un, aimons-en deux, aimons-en même trois
le plus sincèrement du monde en notre âme et conscience
et alors tous les autres
y compris même les trois intéressés entre eux
ne vont-ils pas se mettre en tête
qu'on les déteste ?

Un autre exemple tout pareil : mort!
Où qu'on regarde l'accompagne
à chaque pas la vie
qui dans son ombre
d'abord a l'air infiniment horrible
et pour finir je doute fort
que l'on puisse assurer tout ensemble
la vie
quand on en vient à affronter la mort
ou la mort
quand on a rendez-vous avec la vie..."


Girdhar Rathi in Europe "littérature de L'Inde" (extrait p. 314) traduit du hindi par Annie Montaut.

Girdhar Rathi, né en 1946 en Inde centrale, est l'auteur de trois recueils de poèmes : Dedans, dehors, Berceuse pour un insomniaque et Instant. Il a traduit en anglais et en hindi une trentaine d'oeuvres de diverses littératures étrangères. C'est aussi un critique littéraire, et un militant actif d'Amnesty International, emprisonné plus d'un an pendant l'état d'urgence (1975-1977).

dimanche 12 juin 2011

J'habite une douleur

  René Char par Man Ray


" Ne laisse pas le soin de gouverner ton coeur à ces tendresses parentes de l'automne auquel elles empruntent sa placide allure et son affable agonie. L'oeil est précoce à se plisser. La souffrance connaît peu de mots. Préfère te coucher sans fardeau : tu rêveras du lendemain et ton lit te sera léger. Tu rêveras que ta maison n'a plus de vitres. Tu es impatient de t'unir au vent, au vent qui parcourt une année en une nuit. D'autres chanteront l'incorporation mélodieuse, les chairs qui ne personnifient plus que la sorcellerie du sablier. Tu condamneras la gratitude qui se répète. Plus tard, on t'identifiera à quelques géant désagrégé, seigneur de l'impossible.
Pourtant.
Tu n'as fait qu'augmenter le poids de ta nuit. Tu es retourné à la pêche aux murailles, à la canicule sans été. Tu es furieux contre ton amour au centre d'une entente qui s'affole. Songe à la maison parfaite que tu ne verras jamais monter. A quand la récolte de l'abîme ? Mais tu as crevé les yeux du lion. Tu crois voir passer la beauté au-dessus des lavandes noires...
Qu'est-ce qui t'a hissé, une fois encore, un peu plus haut sans te convaincre?
Il n'y a pas de siège pur."

René Char -Oeuvres complètes dans la Bibliothèque de la Pléiade - Le Poème pulvérisé p. 253-254.

Lire aussi ici

dimanche 22 mai 2011

Le coing

Vincent van Gogh, nature morte aux coings

LE COING

"Au premier abord il ressemble plutôt à une poire, il a un duvet velouté et on s'attend à une pulpe douce, un plaisir juteux.
Beaucoup de morsures et de baisers, siroter et bécoter, c'est ce qu'il donne à flairer, ce à quoi il aspire.
En fait, il est dur, non comestible, plutôt du bois qu'un fruit, une pomme de terre.
On peut s'accommoder de cette tromperie, et le placer sur l'armoire pour respirer à nouveau son odeur, sa soif.
Il répand abondamment sa promesse, absorbant même les mauvaises odeurs ou rumeurs.
Mais pour le rendre comestible, il faut le couper en tranches minces et le faire cuire, le réduire par cuisson, le sucrer.
Et finalement cette marmelade n'accomplit qu'approximativement la promesse du coing lorsqu'il était encore fruit."


Michael Donhauser in Action Poétique n°166, "poètes autrichiens d'aujourd'hui", p. 13.

vendredi 29 avril 2011

Spleen

interprétation par Odilon Redon


J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans.

Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,
De vers, de billets doux, de procès, de romances,
Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,
Cache moins de secrets que mon triste cerveau[...]

Rien n’égale en longueur les boiteuses journées,
Quand sous les lourds flocons des neigeuses années
L’ennui, fruit de la morne incuriosité,
Prend les proportions de l’immortalité[...]

Baudelaire, Les fleurs du mal






Odilon Redon Les yeux clos Musée d'Orsay

samedi 16 avril 2011

Nolwenn Euzen

Note sur la virtualisation de nos solutions de vie


On ruse d’invention sa vie pour la vivre. On se renardise pour se sentir exister. On tise de soi un objet convoité. On harcèle sa fréquentation. On se labyrinthe de comportements. On cherche une issue. On virtualise une solution de vie. On se ficelle une vie d’artiste. On s’imagine nu devant l’urgence artistique. On se clochardise de manque et besoin dans la quête de soi. On se cure parfois une maladie verbale pour sonder l’enfer du dire. On peut pas se contenter de soi sans s’intraveiner la conscience d’exister. On se coule un monde à perspective. On gratte le grain d’égaux plus eux-mêmes que nous. Qu’est-ce qui frit dans autant de graisse pour soi ?

Son blog

lundi 20 décembre 2010

Changer d'écorce




Chant du bronze


Il faut que le cœur se brise
ou se bronze. Le mien s'est
métallisé au creuset
des saisons. Grimace apprise,
larmes qui coulez en paix,
à d'autres ! Je me repais
de douleurs plus raffinées.
L'art de souffrir, science innée,
me fut au berceau tendu.
J'en retins plus que mon dû.
J'en appris le bon usage.
J'interdis à mon visage
la douce pitié, le frais
émoi. Mon cœur minerai
connut le soufflet des forges.
Son cri me nouait la gorge.
Je pleurai - gouttes de plomb.
Mais à présent que le long
apprentissage s'achève
que j'ai le brillant du glaive,
sa courbe, sa dureté,
que, pour votre sûreté,
muscle ardent, je vous protège
d'un pur métal, ah ! dussé-je
l'inscrire en letttres de feu
sur ma porte, je ne veux
plus de vous, mon cœur, pour maître. [...]

Liliane Wouters, Changer d'écorce (poésies 1950-2000), éd. La Renaissance du livre, 2001, p.43

Lire un autre poème de Liliane Wouters ici

mardi 14 décembre 2010

Folle avoine

Les éditions Folle avoine fêtent leurs trente ans
mercredi 15 décembre 2010 à 19h 30 :

MAISON INTERNATIONALE DE RENNES
19, quai Chateaubriand
35000 Rennes

Yves Prié sera accompagné de Heather Dohollau, poète d’origine galloise dont toute l’œuvre est publiée chez Folle Avoine ; Alain Kervern, poète, essayiste, traducteur de plusieurs poètes japonais et Nicolas Fedorenko, peintre, sculpteur et graveur.




" La présence est lumière mais elle ne peut être pressentie qu'à travers l'ombre. Le tout est dans la répartition : de combien de nuits a besoin le jour pour être jour?" (p.13)


     William Blake / Glad Day



Glad Day

"Au British Museum j’ai pris le Glad Day de Blake – celui qui reste est forcément un faux. L’opération était délicate, mes yeux n’étaient pas encore habitués à ce genre d’enlèvement, il fallait faire très attention et au début ils se fermaient trop tôt. Il y avait pourtant le temps – il y en a toujours. Dans la grande salle personne ne s’occupait de moi, des garçons désinvoltes et charmants remettaient en place des cartons et, au centre, devant un pupitre surélevé, un monsieur très digne prenait note des besoins des quelques privilégiés. La gravure, colorée à la main, était placée à ma portée sur un petit lutrin, sa texture était celle d’une aile de papillon. Je l’enlevai parcelle par parcelle comme une fresque. La chair était merveilleuse, en même temps fraîche et encore chaude du soleil. Je dégageais d’abord la main gauche de la nuit pour laisser encore la droite à l’aurore – tout le corps
voyait. Dans l’air les pieds gardaient leur équilibre, quelques cailloux s’étaient déplacés. Le ciel suivait tout ce soleil dans ma tête ! Au bord noir du nuage, la pluie s’égouttait, mais cela s’est passé sans laisser de taches. A la fin je me suis levée calmement, il ne fallait surtout pas attirer l’attention, et je suis sortie sans empêchement. Mais où déposer cette étoile de chair,
où ?" (p.41)

Heather DOHOLLAU, Les portes d'en-bas, Frontispice de Tanguy Dohollau, éd Folle Avoine, 1992
Retrouvez Heather Dohollau sur Remue-net

dimanche 24 octobre 2010

Glaner



"Le moqueur est un merle du temps des cerises et le mot cœur un gros muscle gymnaste dans toutes les langues
Mes amis poètes me disent attention au mot cœur il ne passe pas partout comme rossignol -
Mes amis poètes pensent du moqueur la même chose que les linguistes du mot mot
Je leur donne raison sur toute la ligne
Que je franchis sur ce merle merle"

Valérie Rouzeau, Quand je me deux, Ed. Le temps qu'il fait, 2009

Lire aussi ici

vendredi 2 juillet 2010

Charles Juliet // Hans Hartung




Parfois
rarement rarement
c'est la lumière qui l'emporte
Mais le plus souvent
elle se voile s'assombrit
elle est sur le point de disparaître
Entre elle et nous
s'interposent un lacis
ou un conglomérat de lignes
des coulures griffures moirures
qui tendent à la recouvrir
      l'effacer
le millénaire et incessant combat
entre la lumière
et ce qui cherche à la vaincre
entre ce qui pousse vers l'immense
et ce qui maintient au cachot
la lutte entre la vie et la mort
cette mort qui approchait
en celui qui réalisait ces toiles
une mort qui se faisait
chaque jour plus menaçante
mais qu'il parvenait
à tenir en respect
fort de sa rage de peindre
de son acharnement à dire
plus qu'il n'avait dit
fort de sa résolution à ajouter
quelques ultimes pierres
à l'imposant édifice
qui a pour nom

HANS HARTUNG

Charles Juliet dans la revue L'Autre n°1, p.49

vendredi 25 juin 2010

Anne Portugal


© Le Tintoret (dit), Robusti Jacopo (1518-1594)


© Le Tintoret ( Robusti Jacopo)


elle qui prendrait un bain
en tournant le dos à la scène
ne sentant pas dans quoi
elle s'engage alors je lui dirais
qu'ici les deux vieillards seraient
gelés vraiment secs et leur
regard aussi ne pourrait
pétiller quoique la glace
pique au vif aussi les os des vieux

Suzanne ce paysage va bien aux blondes

Anne Portugal, Le plus simple appareil, Ed P.O.L, 1992, p. 15

Les premières pages
Vous pouvez écouter la page 48 de ce recueil lue par Sébastien Smirou sur le blog de Pierre Ménard

Le titre de l'album de Rodolphe Burger Méteor show est tiré d'un texte d'Anne Portugal (Kimono), chanté par la propre fille de Rodolphe.


Pour en savoir plus :
Agnès Disson, Parataxe et enjambement : La poésie d'Anne Portugal et Pierre Alferi


Notes prises au vol lors d'un entretien d'Anne Portugal par Francesca Isidori pour l'émission Affinités électives sur France Culture, le 19/06/2010 :

"La corsaire sans corset"

Anne Portugal est née à Angers. Elle a toujours eu le sentiment d'habiter dans le XVIème siècle. Sa mère connaissait la poésie française par cœur. Elle a donc été bercée par cela dès l'enfance (prédestination ?). Elle arrive à l'université de Paris 8 Vincennes et suit les cours d'Henri Meschonnic (rôle dévastateur car violence et rigueur extrême) . Elle découvre ensuite la poésie blanche (Emmanuel Hocquard ...) et enfin Pierre Alféri, Olivier Cadiot.
le moteur de son écriture est le rythme, l'énergie et non le sens. Il faut casser la notion de sacré. La poésie est un laboratoire de langue. Il faut déloger le sens dès qu'il constitue un kyste. Il faut un travail de sape permanent pour que cela bouge.
Le plus simple appareil est la poésie. Il y est question de s'exposer dans la langue, de se mettre à nu devant les lecteurs. On regarde souvent les poèmes avec un œil de vieillard. La poésie est un art de ne pas y toucher et ceci est extrêmement difficile.
La page est un espace où tout peut arriver comme lors d'un pique-nique : on arrive dans un paysage, on déplie une couverture et on délimite son espace. Par contre il faut trouver la manière d'accommoder tout cela et fabriquer des dispositifs (comme dans la peinture contemporaine). Sa syntaxe est longue car un principe de freins et d'accélérations doit se mettre en place.
Son dernier livre La formule flirt aurait pu s'intituler Le bonheur des enfers car le livre est malgré tout hanté par la mort. C'est un clin d'œil aux poèmes d'amour dont le sujet est devenu interdit car la question du lyrisme est en jeu. Un poème est un lancer de lianes.

vendredi 21 mai 2010

Cédric Demangeot




À force de réfléchir on s'abîme dans le piège des vitres. À force de penser vivre ou de se penser vécu, on ne termine pas ses phrases. La perte de la parole est l'implacable rançon de l'entrée en langue. La bulle crève et le souffleur se creuse. Turbulences derrière le bâillon. L'orgueil et le vide s'enlacent, bouillonnent de concert.

Cédric Demangeot, Nourrir querelle, Ed Obsidiane (Prix de la vocation 2000)
Un lien sur l'auteur


    © Cédric Demangeot

mercredi 23 décembre 2009

Charlotte Delbo


Prière aux vivants pour leur pardonner d’être vivants


Vous qui passez
bien habillés de tous vos muscles
un vêtement qui vous va bien
qui vous va mal
qui vous va à peu près
vous qui passez
animés d’une vie tumultueuse aux artères
et bien collée au squelette
d’un pas alerte sportif lourdaud
rieurs renfrognés, vous êtes beaux
si quelconques
si quelconquement tout le monde
tellement beaux d’être quelconques
diversement
avec cette vie qui vous empêche
de sentir votre buste qui suit la jambe 
votre main au chapeau
votre main sur le coeur...
la rotule qui roule doucement au genou
comment vous pardonner d’être vivants...
Vous qui passez
bien habillés de tous vos muscles
comment vous pardonner
ils sont morts tous
Vous passez et vous buvez aux terrasses
vous êtes heureux elle vous aime
mauvaise humeur souci d’argent
comment comment
vous pardonner d’être vivants
comment comment
vous ferez-vous pardonner
par ceux-là qui sont morts 
pour que vous passiez
bien habillés de tous vos muscles...
que vous buviez aux terrasses
que vous soyez plus jeunes chaque printemps
je vous en supplie
faites quelque chose
apprenez un pas
une danse
quelque chose qui vous justifie
qui vous donne le droit
d’être habillé de votre peau de votre poil
apprenez à marcher et à rire ,
parce que ce serait trop bête
à la fin
que tant soient morts
et que vous viviez
sans rien faire de votre vie.

* 

Je reviens...
d’au-delà de la connaissance
il faut maintenant désapprendre
je vois bien qu’autrement
je ne pourrais plus vivre.

* 
Et puis
mieux vaut ne pas y croire
à ces histoires
de revenants
plus jamais vous ne dormirez
si jamais vous les croyez
ces spectres revenants
ces revenants
qui reviennent
sans pouvoir même
expliquer comment.


Charlotte Delbo

Intellectuelle et femme de théâtre importante, Charlotte Delbo (1913-1985) s'est très tôt engagée du côté des Communistes, sans pour autant adhérer au Parti. Résistante, elle est arrêtée et déportée dans le convoi du 24 janvier 1943 pour Auschwitz où elle est internée avant d'être transférée à Ravensbrück. Son œuvre testimoniale, l'une des plus importantes sur la terreur concentrationnaire nazie, se prolonge par de nombreux textes, la plupart de théâtre, qui confirment son engagement contre toute forme d'oppression politique, de l'Algérie au Goulag, du Chili à la Grèce.

samedi 12 décembre 2009

Rien n'obscurcira la beauté de ce monde



Mais rien n’obscurcira la beauté de ce monde
Les pleurs peuvent inonder toute la vision
La souffrance peut enfoncer des griffes dans ma gorge
Le regret, l’amertume peuvent élever leurs murailles de cendres
La lâcheté, la haine peuvent étendre leur nuit
Rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

Nulle défaite ne m’a été épargnée
J’ai connu le goût amer de la séparation
Et l’oubli de l’ami et les veilles auprès du mourant
Et le retour vide du cimetière
Et le regard terrible de l’épouse abandonnée
Et l’âme enténébrée de l’étranger

Mais rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

Ah ! vous voulez nous mettre à l’épreuve
Détourner mes yeux d’ici-bas ?
On se demandait : résistera-t-il ?
Ce qui m’était cher m’était arraché
Et des voiles sombres recouvraient les jardins à mon approche
La femme aimée tournait de loin sa face aveugle

Mais rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

Je savais qu’en dessous il y avait des contours tendres
La charrue dans le champ comme un soleil levant
Félicité rivière glacée qui au printemps s’éveille et les voix chantent dans le marbre
En haut des promontoires flotte le pavillon du vent

Rien n’obscurcira la beauté de ce monde

Allons ! Il faut tenir bon car on veut nous tromper
Si l’on se donne au désarroi on est perdu
Chaque tristesse est là pour couvrir un miracle
Un rideau que l’on baisse sur le jour éclatant
Rappelle-toi les douces rencontres, les serments

Rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

Rien n’obscurcira la beauté de ce monde
Il faut jeter bas le masque de la douleur et annoncer le temps de l’homme
La bonté et les contrées du rire et de la quiétude
Joyeux nous marcherons vers la dernière épreuve
Le front de la clarté, libations de l’espoir

Rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

Ilarie VORONCA, Mais rien n’obscurcira la beauté de ce monde , Ed L'Arbre.

Ce poème est lu par Valerie Rouzeau ici. C'est par elle que je l'ai découvert.

mercredi 16 septembre 2009

Aimé Césaire

MOT-MACUMBA

le mot est père des saints
le mot est mère des saints
avec le mot couresse on peut traverser un fleuve
peuplé de caïmans
il m’arrive de dessiner un mot sur le sol
avec un mot frais on peut traverser le désert
d’une journée
il y a des mots bâton-de-nage pour écarter les squales
il y a des mots iguanes
il y a des mots subtils ce sont des mots phasmes
il y a des mots d’ombre avec des réveils en colère
d’étincelles
il y a des mots Shango
il m’arrive de nager de ruse sur le dos d’un mot dauphin

Aimé Césaire , extrait de "Moi, laminaire..."

vendredi 4 septembre 2009

Attila Jozsef

Je n’ai ni père, ni mère,
ni berceau, ni suaire,
ni dieu, ni patrie,
ni baiser, ni bonne amie.
Trois jours que je mange
ni plus ni moins qu’un ange.
Le pouvoir de mes vingt ans –
et mes vingt ans, je les vends.
Si personne ne l’accepte,
le diable en personne l’achète.
A cœur pur je force des portes,
s’il le faut, c’est la mort que j’apporte.
On m’arrête et on me pend,
En terre bénie on m’étend,
Et des herbes de mort maléfiques
Poussent sur mon cœur magnifique.

Attila Jozsef, À cœur pur

jeudi 3 septembre 2009

Elle et moi, on a du pain sur la terre :
le soleil n’est pas tout à fait d’équerre.

On est tout le fourniment de nos corps

et la peau qui prend. On entend quand tombent,
dans les nuits des presque voisins, les bombes

à mourir d’effondrement du décor,

à Cana par exemple, en Érythrée
aussi, en diverses autres contrées.

On est toujours nos corps, nos désirs

parfois brutaux et compliqués. Au pire,
on les muselle très étroit, on tire

sur le mors à fond. On voudrait partir


faire les bars de nuit pour la musique,
pour cette lucidité chaotique

à fleur d’ivresse, pour les inconnus

un moment à découvert. Aveux rouges,
la joue contre la nuit. Terre qui bouge

comme une mer plutôt mauvaise [...]

Philippe Longchamp, Soleil pas d’équerre, Cheyne éditeur, extrait

samedi 24 janvier 2009

La poésie par Paul Valet

LA POÉSIE

La poésie est une grande mutilée
Il lui faut des béquilles pour marcher
Des lettrines pour frapper
Des paroles pour parler
Des images pour voir
Des sourdines pour entendre

PRÉFACE

Un mot fort
c'est mon faible

Paul Valet, Les poings sur les i, Mercure de France, p. 32, p. 41




Un poème tire beaucoup d'eau
Un mot en trop saborde le navire



Désherber le poème
Sans toucher aux racines


Paul Valet, Lacunes, Mercure de France, p. 19, p.52



Pour trouver le juste mot
Il faut passer où nul ne passe

Paul Valet, La parole qui me porte, p. 11