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mercredi 7 décembre 2011

Parfums

© Catherine Willis




"Et si, faute d’embarquements immédiats, l’échappée belle pouvait parfois s’esquisser au sein même de nos maisons calfeutrées l’hiver, ouvertes au vent nocturne l’été ? Et si le tapis volant de ces voyages immobiles était tissé de vanille, ourlé de fèves tonka, doublé d’orcanette friable ? Et si les courants d’air parfumé, nés d’un écran de vétiver, nous emportaient vers un ailleurs, dans un temps non plus linéaire mais cyclique ? Joncher, pour le plaisir de la plante des pieds, un sol d’herbes odoriférantes, frotter la paume des mains d’onguents anisés, brûler sur des pelles de bronze rougies au feu les racines rugueuses de l’angélique, goûter aux saveurs âcres et pourtant lumineuses du safran, reviendrait alors à passer des douanes inconnues. “La même vie, avec les mêmes”*, par la grâce d’expériences odorantes, prend alors des allures bigarrées, abrite parfois un joueur de ney ou une tribu entière de Pygmées Aka de retour de la chasse, a souvent goût de lointains bleutés. La quête de l’origine des parfums nous relie au monde des bazars et des zénanas, à celui des forêts et des temples. Des rituels olfactifs, dépassant le seul désir de séduction, scandent alors autrement la vie quotidienne. Il faut, de toute façon, commencer par un pas de côté."

*Je dois cette expression à Nicolas Bouvier

CATHERINE WILLIS. (2000)

vendredi 8 avril 2011

Marina Tsvetaeva


"Le quotidien , c'est un sac. Percé, tu le portes quand même"
"J'ai la lune juste en face. J'essaie de l'attraper dans le miroir d'argent de ma bague."

Marina Tsvetaeva

mardi 10 août 2010

La punition de Pénélope

© Anne Bregeaut, pages de l'Odyssée coupées


"Voici un couple royal, Ulysse et Pénélope. Oh leur royaume n'est pas grand - une trentaine de foyers, un village de taille moyenne. Des chèvres dans un enclos (il n'est pas question de poules, sans doute n'avaient-elles pas encore été domestiquées), la reine fabrique du fromage et tisse des tapis, pardon, des tapisseries... Il est vrai qu'elle est d'une bonne famille, son oncle occupe un poste de roi, et sa cousine est cette fameuse Hélène qui a déclenché la plus féroce des guerres de l'Antiquité. À propos, Ulysse aussi faisait partie des prétendants à la main d'Hélène, mais - c'était un petit malin ! - il avait pesé le pour et le contre, et avait épousé, non la plus belle des femmes, non la superstar d'une moralité douteuse, mais la bonne ménagère Pénélope, qui, jusqu'à un âge avancé, a enquiquiné tout le monde avec sa fidélité conjugale ostentatoire et déjà démodée pour l'époque. Et cela, alors que lui, qui était célèbre pour ses "fables ingénieuses" et capable d'en remontrer aux dieux pour ce qui était de la ruse et de la fourberie (comme en atteste Pallas Athéna en personne), faisait semblant de rentrer chez lui."

Ludmila Oulitskaïa, Mensonges de femmes, Trad. du russe par Sophie Benech, Ed Gallimard, 2007

vendredi 2 octobre 2009

Tirer la langue



" D'ailleurs, le génie est non conformiste par nature : Einstein tirant la langue sur une photo célèbre n'est pas un génie largement reconnu et déjà âgé qui peut se permettre de se montrer facétieux à la célébrité que lui valent ses découvertes dans une science sérieuse, ainsi rendues relatives. Ce que montre cette photographie, c'est qu'Einstein a été le génie que l'on sait parce qu'il n'a jamais cessé de tirer la langue, depuis l'enfance. Tirer la langue quand on est enfant c'est dénier à l'autre la supériorité supposée de son expérience et de ses arguments. Tirer la langue pour un vieillard, c'est envoyer l'autre à la sottise de son inexpérience et de ses ambitions [...]Tirer la langue est une grimace, une façon gentille d'être méchant ou méprisant. C'est moins violent, moins menaçant, que de montrer le poing, car avec un poing brandi on peut frapper, tandis qu'avec une langue tirée on ne peut que lécher.Et donc tirer la langue, cela veut dire : je me moque de vous, de vos valeurs, de vos postures mais, pour ce faire, je m'expose moi-même à mon désavantage, dans une expression peu flatteuse, et aussi vulnérable qu'au moment de montrer la langue au médecin. Tirer la langue, c'est aussi l'exiber pour éviter de s'en servir, et pour rester silencieux au lieu de l'utiliser pour dire un gros mot, et c'est donc une forme de politesse, dans une grossièreté mineure."

Alain Fleischer, Moi , Sandor F., Fayard, p.87-88
Sur ce livre , lire la critique du Magazine Littéraire

vendredi 12 juin 2009

Il faut écrire désarmée. De qui est-ce ? Virginia Woolf ?

samedi 20 décembre 2008

...

“je manque de répartie ça c’est depuis longtemps surtout quand le cœur fait un boucan à l’intérieur c’est peut-être que les mots ne sont pas à la bonne place il faudrait les faire refroidir et moi mes mots ils sont toujours un peu trop dedans émus”

Albane Gellé, Aucun silence bien sûr, Le dé bleu, p.52

samedi 15 novembre 2008

Outils

"[…] penser avec le livre c'est autre chose que savoir, autre chose que la culture même si ce sont des outils nécessaires et qui implique un risque, l'engagement de la personne ce qui ne veut pas dire recherche de l'intime, dévoilement d'un secret mais penser c'est s'exposer, et d'abord à sa propre pensée, aux conséquences de sa propre pensée et cela a à voir avec le plaisir, le plaisir de penser, choses occultées par les contraintes du savoir obligatoire et avec le jeu : la pensée comme jeu, au sens où par la pensée "tout est possible", situations, personnages, jeux avec le langage lui-même jouer au sens d'expérimenter, de faire l'expérience de nouvelles possibilités redonner confiance dans les mots, dans le langage, c'est-à-dire dans ce qui est la base même du rapport social, le fondement du rapport social, c'est la confiance dans les mots, dans le fait que parler peut établir un rapport humain véritable, dans la croyance que les mots échangés peuvent avoir une efficacité, un sens pas un sens qui écrase, mais qui tienne compte vraiment de chacun."

Leslie Kaplan, Les outils, ed. P.O.L, 2003, pp. 251-252


© Fernand Léger Les constructeurs

dimanche 9 novembre 2008

En quête de bonheur

"Il est des bonheurs dont on se dit qu'il faut les préserver de l'oubli non pas parce qu'ils sont grands ou extraordinaires mais parce qu'ils sont contagieux. On les note parce que tout d'abord on les a ressassés cent fois. Les remémorations qui engagent peu à peu notre volonté procurent une chaleur qui ne procèdent plus de leurs contenus. Insensiblement ils se sont narrés au fond de nous tout seuls. Une étrange cuisson les a perfectionnés. Nous nous disons en les examinant : Comme les moments du passé étaient capables de communiquer leur énergie et leurs joies, quand nous les relirons, ils répéteront leur pouvoir. Alors, une fois que nous nous serons placés sur leur orbite, nous deviendrons plus heureux."

Pascal Quignard, Sur le jadis, Grasset, p. 13, 2002

Pourquoi brusquement cette citation de Pascal Quignard ? En ce moment a lieu à la Maison de la poésie, un spectacle d'Arnaud Meunier sur ce thème. C'est un montage de textes très intelligent qu'a réalisé ce metteur en scène : Baudelaire ("mais le vert amour des paradis enfantines..."), Voltaire et son dictionnaire philosophique, Pascal et ses pensées, Gide et son Nathanaël mais également des textes contemporains de Lydie Salvayre, de Le Clézio, de Michel Houellebecq et même une enquête du Courrier International. Accompagnant cette conversation entre trois comédiens, le violon de Régis Huby apporte harmonie et respiration à ces différents textes.



Et pour terminer une autre citation dans un livre que je lis en ce moment :
"Comment rester présent ? D'abord en cessant de croire que le bonheur adviendra. À bien y songer, il n'est pas du tout sûr que nous soyons plus comblés qu'hier. Alors pourquoi pensons-nous que le futur nous rendra fondalement plus heureux ? Non la réalisation de nos rêves ne nous rapproche pas nécessairement de la félicité."

Alexandre Jollien, La construction de soi, un usage de la philosophie, p.35, Seuil, 2006

mercredi 5 novembre 2008

Louis Calaferte

" Méfiez-vous, je suis de taille à mettre les points sur les i, sur les b, sur les h, et même sur les w pour peu qu'on m'y pousse"


Tu t'irises
Tu t'irrites
Tu tyrannises
Tu tire des larmes
Tais-toi


"La poésie est impalpable, insaisissable, elle agresse la sensibilité. La poésie n'a pas à traduire des choses qui doivent être comprises. Elle traduit des images, des sensations, des choses fugaces."

Louis Calaferte, choses dites, entretiens et choix de textes

samedi 20 septembre 2008

Le présent

" Hier appartient à l'histoire, demain est un mystère mais aujourd'hui est un cadeau, et c'est pour cela qu'on le nomme : présent"
Jiri Kylian, chorégraphe


"Demain décourage aujourd'hui"
Fabulous Trobadors dans l'album Duels de Tchatche

dimanche 17 août 2008

Les chats

En visionnant le film d'Alain Resnais, Je t'aime, Je t'aime, j'ai souri à une réplique tout à fait savoureuse ; du pur Jacques Sternberg (scénariste du film). J'ai trouvé cette citation sur le blog de son fils Lionel Marek :

“Au commencement, Dieu créa le chat à son image. Et, bien entendu, il trouva que c'était bien. Ce qui prouve qu'il avait une très bonne opinion de lui-même car ce n'était pas si bien que cela.
En effet, le chat ne voulait rien faire. Il était paresseux, renfermé, taciturne, économe de ses gestes et, de plus, extrêmement buté. C'est alors que Dieu eut l'idée de créer l'homme. Uniquement dans le but de servir le chat, de lui servir d'esclave jusqu'à la fin des temps. Au chat, il avait donné l'indolence et la lucidité ; à l'homme, il inocula la névrose de l'agitation, le don du bricolage et la passion du travail intensif. L'homme s'en donna à cœur joie. Au cours des siècles, il édifia toute une civilisation fondée sur l'invention et la production, la concurrence et la consommation. Civilisation fort tapageuse qui n'avait en réalité qu'un seul but secret: offrir au chat le confort, le vivre et le couvert.
C'est dire que l'homme inventa des millions d'objets inutiles, généralement absurdes, tout cela pour produire parallèlement les quelques objets indispensables au bien-être du chat : le radiateur, le coussin, le bol, le plat de sciure, le filet du pêcheur breton, le couteau à hacher la viande, la moquette ou le tapis, le panier d'osier et peut-être aussi la radio puisque les chats aiment bien la musique.
Mais, de tout cela, les hommes ne savent rien. A leurs souhaits. Bénis soient-ils. Et ils croient l'être. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes des chats.”

Extrait des 188 contes à régler, éd Denoël, 1988

dimanche 11 mai 2008

Citation du dimanche

© René Maltête

"...voici le premier impératif : gardons-nous bien de suivre, à la manière des moutons, le troupeau de ceux qui précèdent en allant non pas vers où il faut aller, mais simplement où vont tous les autres. Car rien n'entraîne à de plus grands malheurs que de se conformer à la rumeur publique, en estimant que les meilleurs choix sont ceux du plus grand nombre, de se laisser conduire par la multiplicité des exemples - cela parce que nous vivons non d'après la raison mais dans un esprit d'imitation. D'où cette énorme cohue de gens qui se précipitent les uns sur les autres [...] Aussi est-il néfaste d'emboîter le pas à ceux qui nous précèdent. Comme chacun aime mieux croire que juger, lorsqu'il s'agit de la vie, on ne juge jamais, on croit toujours. Nous sommes emportés dans un tourbillon, jetés à bas d'un précipice par une erreur transmise de main en main. Nous nous mourons des exemples d'autrui ; nous guérirons à la seule condition de nous distinguer de la multitude."

Sénèque , La Vie heureuse, Ed. Arlea, trad. François Rosso, pages 16 à 18.

lundi 21 avril 2008

Je suis au vert



Discours prononcé en 1848 par Victor Hugo devant l'Assemblée Nationale.


« Personne plus que moi, messieurs, n'est pénétré de la nécessité, de l'urgente nécessité d'alléger le budget.

J'ai déjà voté et continuerai de voter la plupart des réductions proposées, à l'exception de celles qui me paraîtraient tarir les sources même de la vie publique et de celles qui, à côté d'une amélioration financière douteuse, me présenteraient une faute politique certaine.

C'est dans cette dernière catégorie que je range les réductions proposées par le comité des finances sur ce que j'appellerai le budget spécial des lettres, des sciences et des arts.

Que penseriez-vous, messieurs, d'un particulier qui aurait 500 francs de revenus, qui consacrerait tous les ans à sa culture intellectuelle, pour les sciences, les lettres et les arts, une somme bien modeste : 5 francs, et qui, dans un jour de réforme, voudrait économiser sur son intelligence six sous ?

Voilà, messieurs, la mesure exacte de l'économie proposée. Eh bien ! Ce que vous ne conseillez pas à un particulier, au dernier des habitants d'un pays civilisé, on ose le conseiller à la France.

Je viens de vous montrer à quel point l'économie serait petite ; je vais vous montrer maintenant combien le ravage serait grand.

Ce système d'économie ébranle d'un seul coup tout net cet ensemble d'institutions civilisatrices qui est, pour ainsi dire, la base du développement de la pensée française. Et quel moment choisit-on ? C'est ici, à mon sens, la faute politique grave que je vous signalais en commençant : quel moment choisit-on pour mettre en question toutes les institutions à la fois ?

Le moment où elles sont plus nécessaires que jamais, le moment où, loin de les restreindre, il faudrait les étendre et les élargir. Eh ! Quel est, en effet, j'en appelle à vos consciences, j'en appelle à vos sentiments à tous, quel est le grand péril de la situation actuelle ?

L'ignorance. L'ignorance encore plus que la misère. L'ignorance qui nous déborde, qui nous assiège, qui nous investit de toutes parts. C'est à la faveur de l'ignorance que certaines doctrines fatales passent de l'esprit impitoyable des théoriciens dans le cerveau des multitudes. Et c'est dans un pareil moment, devant un pareil danger, qu'on songerait à attaquer, à mutiler, à ébranler toutes ces institutions qui ont pour but spécial de poursuivre, de combattre, de détruire l'ignorance.

On pourvoit à l'éclairage des villes, on allume tous les soirs, et on fait très bien, des réverbères dans les carrefours, dans les places publiques ; quand donc comprendra-t-on que la nuit peut se faire dans le monde moral et qu'il faut allumer des flambeaux dans les esprits ?

Oui, messieurs, j'y insiste. Un mal moral, un mal profond nous travaille et nous tourmente. Ce mal moral, cela est étrange à dire, n'est autre chose que l'excès des tendances matérielles.

Et bien, comment combattre le développement des tendances matérielles ? Par le développement des tendances intellectuelles ; il faut ôter au corps et donner à l'âme. Quand je dis : il faut ôter au corps et donner à l'âme, ne vous méprenez pas sur mon sentiment. Vous me comprenez tous ; je souhaite passionnément, comme chacun de vous, l'amélioration du sort matériel des classes souffrantes ; c'est là selon moi, le grand, l'excellent progrès auquel nous devons tous tendre de tous nos voeux comme hommes et de tous nos efforts comme législateurs.

Eh bien la grande erreur de notre temps, ça a été de pencher, je dis plus, de courber l'esprit des hommes vers la recherche du bien matériel.

Il importe, messieurs, de remédier au mal ; il faut redresser pour ainsi dire l'esprit de l'homme ; il faut, et c'est la grande mission, la mission spéciale du ministère de l'instruction publique, il faut relever l'esprit de l'homme, le tourner vers la conscience, vers le beau, le juste et le vrai, le désintéressé et le grand. C'est là, et seulement là, que vous trouverez la paix de l'homme avec lui-même et par conséquent la paix de l'homme avec la société. Pour arriver à ce but, messieurs, que faudrait-il faire ?

Il faudrait multiplier les écoles, les chaires, les bibliothèques, les musées, les théâtres, les librairies. Il faudrait multiplier les maisons d'études où l'on médite, où l'on s'instruit, où l'on se recueille, où l'on apprend quelque chose, où l'on devient meilleur ; en un mot, il faudrait faire pénétrer de toutes parts la lumière dans l'esprit du peuple ; car c'est par les ténèbres qu'on le perd.

Ce résultat, vous l'aurez quand vous voudrez. Quand vous le voudrez, vous aurez en France un magnifique mouvement intellectuel ; ce mouvement, vous l'avez déjà ; il ne s'agit pas de l'utiliser et de le diriger ; il ne s'agit que de bien cultiver le sol.

L'époque où vous êtes est une époque riche et féconde ; ce ne sont pas les intelligences qui manquent, ce ne sont pas les talents, ce ne sont pas les grandes aptitudes ; ce qui manque, c'est l'impulsion sympathique, c'est l' encouragement enthousiaste d'un grand gouvernement. Je voterai contre toutes les réductions que je viens de vous signaler et qui amoindriraient l'éclat utile des lettres, des arts et des sciences. Je ne dirai plus qu'un mot aux honorables auteurs du rapport. Vous êtes tombés dans une méprise regrettable ; vous avez cru faire une économie d'argent, c'est une économie de gloire que vous faites. Je la repousse pour la dignité de la France, je la repousse pour l'honneur de la République. »

lundi 11 février 2008

Rouge

"Elle m'écrit une litanie du Rouge qui est sa prière païenne :
Rouge qui perce la mémoire de ce qui a disparu et nie sa propre disparition.
Rouge sang et vie qui l'exclut du cycle de la vie et du rythme de la reproduction ;
Rouge, le feu qui chauffe et brûle.
Rouge, le bout des oreilles et du froid du matin, rouge le gland du sexe de l'homme.
Rouge, le sang qui court avant de se figer dans le noir. L'Histoire est rouge.
Rouge, le vin dans la transparence du verre, rouge, les cerises, les groseilles, les fraises, le crabe, le homard, les magrets saignants, la crête du coq, les radis, les écrevisses, les choux, les pommes, les oranges.
Rouge, révélateur de la lumière infra rouge des laboratoires de photos.
Rouge, la honte, la colère, la timidité, la couperose.
Rouge des couleurs de la peinture qui s'égrènent comme un poème : amarante, brique, carmin, cramoisi, cuivre, écarlate, garance, incarnat, pourpre, rubis, coquelicot, vermillon, minium, cochenille, incandescent.
Rouge, le sang des animaux, du gibier arrêté dans son vol ou sa course.
Rouge, la flaque de sang du sanglier écrasé sur la route, sur laquelle la voiture de sa belle-fille dérapa. Elle en mourut.
Rouge, son chagrin, sa révolte devant les petits enfants orphelins de mère qui ont perdu à jamais leur regard de paradis et d'insouciance.
Rouge, sa mémoire des disparus, de l'apparition de ce qui va disparaître.
Le Rouge éclate en orange, en jaune, en bleu et garde la nostalgie du gris, de la fusion, de l'harmonie avec la vie."

Michèle Gazier, Colette Deblé, Ed. L'Atelier des Brisants, coll. Rencontre, 2003, p 107-108


      Irène Jacob dans "Trois couleurs, Rouge de Krzysztof Kieślowski

vendredi 25 janvier 2008

Le bonheur ?



Gabrielle Émilie Le Tonnelier de Breteuil (marquise) DU CHÂTELET, Discours sur le bonheur, Incipit
Le texte complet sur Gallica de la BNF

dimanche 13 janvier 2008

Le choix d'une vie




"J'ai découvert la douceur d'avoir un long passé derrière moi. Je n'ai pas le temps de me le raconter, mais souvent à l'improviste je l'aperçois en transparence au fond du moment présent."

"De plus en plus indifférent [...] ils appellent indulgence, sagesse, cette inertie du coeur. C'est la mort qui s'installe en vous."

"Élever un enfant, ce n'est pas en faire une belle image"

Simone de Beauvoir

vendredi 7 décembre 2007

La sortie

Un vieil homme, philosophe, se retrouve par inadvertance à la porte de son appartement. Les clefs sont restées à l'intérieur. Il monologue tout au long du récit.

" Je me disais : je suis à la porte, mais de quoi ? Suis-je expulsé de ma sphère domestique ? Et aussi : suis-je à la porte du Lieu où je dois me tenir ? Je suis à la porte de mon Habitation. Et je me mis, comme on pouvait le supposer, à réfléchir à tous ceux qui, pour des raisons et dans des circonstances diverses, se trouvaient, pour un temps ou pour très longtemps, de manière comique ou dramatiquement, tenus hors de leur maison. Les sans-domicile-fixe, par exemple, comme on désigne pudiquement ceux qui n'ont pas de domicile du tout, dont on considère à tort qu'ils élisent domicile pour un temps aux abords puants et crasseux de la gare du Nord, entassés par grappes informes, dans des relents empestés d'urine et de vin, dans une déchéance qui serait intolérable à la bête la plus misérable. Oui, ils ont bien des matelas, rongés par la vermine, des couvertures rigidifiées par la saleté et des effets devenus personnels au hasard d'une poubelle fouillée et éventrée ; ils ont bien une place et ont l'air de se délimiter un chez soi, si misérable, soit-il ; mais en réalité, ils ne sont nulle part, ils ne sont en aucun lieu, aucun lieu ne leur est propre, ils n'occupent plus aucune place, ils n'occupent pas même leur propre corps, rongé, défiguré, brisé et finalement incontrôlé (p.37-38).

Mais en définitive n'est-il vraiment qu'en dehors de chez lui, n'est-il pas plutôt en dehors du monde contemporain ?

" Et l'absence non seulement de générosité, mais de toute qualification morale, l'absence criante des fondements rudimentaires de la moralité, me confirmait le degré alarmant de la bassesse qu'avait atteint l'humanité par le fait même que cette humanité était désormais non seulement livrée à la logique du monde économique, mais véritablement construite, recréée par lui. (p.58)
" [...], c'est cela la fin du monde : que nous ne nous voyions plus du tout les uns les autres."

Ce livre de Vincent Delecroix se lit rapidement mais pose les questions essentielles

" Vous voyez la philosophie veut comprendre, saisir le sens du monde dans lequel nous sommes, pas maîtriser ou expliquer ce monde. Quel sens a t-il pour nous ? Comment existe-t-il pour nous ? Et quand on pose des questions, de véritables questions, on laisse apparaître ce sens dans la question elle-même, vous comprenez ? Ou plutôt le sens se fait, il se fait dans la question ; le monde n'existe que dans les questions qu'on lui pose ; c'est cela, comprendre." (p.72)

Vincent Delecroix, À la porte, Ed Gallimard, 2004

samedi 27 octobre 2007

Voix


© photographie d'Elinor Carucci


"Les quais de métro sont pleins de voyageurs piaffants. Prêts à repousser toute personne en travers de leur route, ils se ruent dès l’ouverture des portes automatiques sur les quelques sièges libres. Le temps est leur seul maître. Ils font tout vite pour grapouiller des minutes volatiles comme s’ils gagnaient ainsi un bonus à ajouter en fin de vie. Elle se tient droite entre deux épaules dures qui n’ont aucune intention de se décaler pour lui faire de la place. Elle sent un parfum entêtant, une respiration sur sa nuque, la transpiration de corps muets, raidis, fourrés dans une rame étroite trop proches les uns des autres pour s’inspirer autre chose qu’une répulsion contenue. Elle gigote un peu pour faire circuler le sang dans ses jambes. On lui jette un regard agacé puisqu’elle ne sait pas se tenir tranquille et perturbe le bon déroulement du trajet." (p.27-28)

"Vérification du niveau de pilosité de ses mollets : correct en lumière tamisé, pas terrible au toucher. L'épilation, c'est tout un chantier. Exclus d'emblée la crème ou les appareils électriques censés extraire la racine du poil ; ils ne donnent pas de résultat satisfaisant, elle a testé il y a longtemps. Elle n'a pas le temps pour une séance chez l'esthéticienne. Cela ne lui a jamais en outre trop réussi, à cause de l'impression persistante d'être chez le médecin : la feuille de papier froissée sous le corps qui s'allonge, la lumière crue qui révèle les imperfections cutanées." (p.62)

Elle est juste une voix, sans nom, sans apparence réelle (est-elle blonde, brune, rousse ?). Elle se débat au milieu de journées mornes et ennuyeuses, seule. Amoureuse d'un homme marié, elle attend avec patience que leur relation d'amitié change.
En lisant ce livre, une autre écriture s'est interposée, une auteure éditée également par Actes Sud, Véronique Olmi. Je me suis retrouvée avec cette même sensation de malaise vis à vis du personnage, une fêlure était apparente, certaine.


Le livre commence par une citation de Samuel Beckett extrait de Molloy :
"Comme vous voyez, c'est une voix assez ambiguë et qui n'est pas toujours facile à suivre, dans ses raisonnements et décrets. Mais je la suis néanmoins, plus ou moins, je la suis en ce sens que je la comprends, et en ce sens que je lui obéis. Et les voix sont rares je crois dont on puisse en dire autant. Et j'ai l'impression que je la suivrai dorénavant, quoi qu'elle m'enjoigne. Et lorsqu'elle se taira , me laissant dans le doute et l'obscurité, j'attendrai qu'elle revienne...".

Ecoutez donc la voix de Céline Curiol.

Céline Curiol, Voix sans issue, Actes Sud,2005

Une critique de Paul Auster

mardi 23 octobre 2007

Clameur

"OUI,
L'homme est un OUI
Mais c'est un NON aussi.
Non, au mépris,
Non au meurtre de ce qu'il y a de plus humain dans l'humain : la liberté.
Des tonnes de chaînes,
des orages de coups,
des fleuves de crachats
ruissellent sur mes épaules.
Je sentis naître en moi des lames de couteau.
Et plus violente retentit ma clameur.
Eiah !
Je suis nègre.
Mais je n'ai pas le droit de me laisser ancrer.
Non !
Je n'ai pas le droit de venir et de crier ma haine.
- Pas le droit,
de souhaiter la cristallisation d'une culpabilité envers le passé de ma race -
Dois-je me confiner à la répartition raciale de la culpabilité ?
Non, je n'ai pas le droit d'être un Noir.
- je n'ai pas le droit d'être ceci ou cela...
Le Nègre n'est pas, pas plus que le Blanc.
Je demande qu'on me considère à partir de mon Désir.
Je ne reconnais qu'un seul droit :
d'exiger de l'autre un comportement humain.
Le malheur et l'inhumanité du Blanc sont d'avoir tué l'humain quelque part.
Le malheur du nègre est d'avoir été esclave.
Mais je ne suis pas esclave de l'esclavage qui déshumanisa mes pères.
Je suis homme
et c'est tout le passé du monde
que j'ai à reprendre"[...]


Frantz Fanon, From black skin white masks, Peau noire, masques blancs

Pourquoi brusquement ce texte de Frantz Fanon ? Tout simplement parce que je découvre un CD extraordinaire de Jacques Coursil, Clameurs. Je vous renvoie à cette critique

mercredi 3 octobre 2007

Délecture



"Plus que de lecture, c'est de délecture qu'il faudrait alors parler à la suite de Montaigne, pour qualifier ce mouvement incessant d'oubli des livres dans lequel nous sommes entraînés : un mouvement fait à la fois de disparition et de brouillage des références, qui transforme les livres, souvent réduits à leurs titres ou à quelques pages approximatives, en ombres vagues glissant à la surface de notre conscience.
Que les livres ne soient pas seulement liés à la connaissance, mais aussi à la perte de mémoire, voire d'identité, est un élément qui doit demeurer présent à toute réflexion sur la lecture, faute de quoi elle ne prendrait en compte que le côté positif et accumulatif de la fréquentation des textes. Lire, ce n'est pas seulement s'informer, c'est aussi - et peut-être surtout - oublier, et c'est donc se heurter à ce qui en nous est oubli de nous." (p.61-62)

"Ainsi convient-il, pour chaque livre surgi au hasard des rencontres, de se garder de le réduire par des affirmations trop précises, mais bien plutôt de l'accueillir dans toute sa polyphonie, pour ne rien perdre de ses virtualités." (p.142)

Pierre Bayard, Comment parler des livres que l'on n'a pas lus ?, éd de Minuit, coll. Paradoxe