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mercredi 19 novembre 2008

Quarante-huit kilos



Je pèse quarante-huit kilos
Peut-être un peu plus,
Un peu moins
ça dépend ... si j’ai des chagrins,
Ou pas.
Je pèse le poids de mes mots,
mes mots qui valent ce qu’ils valent
mais, en tout cas, ce sont les miens ;
Et, ces mots, quand je te les lance
Et que tu ne les attrapes pas,
Je pèse le poids de l’absence
Avec ma rage au bout des doigts.
Je pèse le poids de la peur
Qui me tient éveillée, la nuit,
Les membres raidis, sous le drap
Comm’ une dalle de béton,
Les yeux tournés vers l’intérieur,
A me demander qui je suis !
Je pèse le poids de mes actes
Qui sont pas toujours à ma taille,
Qui se barrent, sans prévenir,
sans demander la permission,
Pour aller faire, un peu plus loin,
quelques enfants adultérins,
Que j’ai du mal à reconnaître...
je pèse le poids d’un chien, mort,
Comme meurent les animaux,
Avec ce regard qui s’étonne
Qui dit : pourquoi tu m’abandonnes ?...
Ce regard insoutenable,
Qui vous fait cracher vers le ciel
un dernier refus... misérable,
Et qui fait, qu’à jamais, je pèse
La toute Impuissance des hommes.
Je pèse ... le poids de l’amour
Que je ne parviens pas à vivre,
ou de façon si maladroite,
Que ma mère, sûrement, ne sait pas
La tendresse que je lui porte ;
Je pèse le poids de l’amour,
Qu’on rencontre si peu souvent,
Qui pourtant doit nous délivrer ! ...
mais voilà, on n’a pas le temps,
Ou alors, on est fatigué ;
Je pèse le poids de l’amour
Qu’est si difficile à donner
et tout autant, à recevoir,
Alors, on reste, là, tout seul
... A peser le poids de l’orgueil ;
Je pèse quarante-huit kilos
peut-être un peu plus,
un peu moins,
ça dépend... si j’ai du chagrin,
Ou pas.
Je pèse quarante-huit kilos !
Toi, ça te fait ni chaud, ni froid ;
Tu te dis : la fille, elle flippe,
Dommage, mais c’est pas mon trip !
... D’accord ; mais quand on se retrouve,
là tout seul,
Avec deux, trois spots dans la gueule,
faut bien raconter quelque chose...
Pour essayer de se trouver,
Pour ne pas rester des étrangers :
“ toi, tu payes et moi je te baise”
Non ? alors... raconte moi...
... Combien tu pèses ?

Mama Bea Tekielski, Album Faudrait rallumer la lumière dans ce foutu compartiment, 1977

mardi 4 novembre 2008

Les mots


LES MOTS


Les mots divins, les mots en vain,
Les mots de plus, les motus
Les mots pour rire, les mots d’amour
les mots dits pour te maudire
Les mots bruissants comme des rameaux
les mots ciselés comme des émaux
la faim de mots, la soif de mots
Qui disent quelque chose
Les mots chéris qui sur mes lèvres
N’ont pas trouvé leur place
Les mots muets, les mots buée
Comme un baiser sur la glace
les mots bouclés, clés de l’espace
Les mots oiseaux qui laissent des traces
les mots qui tuent, les mots qui muent
Les mots tissant l’émotion
Les mots pâlis, les mots salis
les mots de prédilection
Les mots qui te caressent comme des mains
Les mots divins, les mots devins
Les premiers mots
La fin des maux

Claude Nougaro, Album La note bleue, Emi

vendredi 10 octobre 2008

Michel Kouzmine

Court la petite fille

Les golfes encastrés dans le sable
Sont courbés
et rêches.
Les chevaliers de feu ont quittés le ciel.
La petite fille court le long du bosquet,
Elle se penche et se redresse
Comme si elle jouait au ballon.
Son ruban blanc tremblote,
Elle a les pieds nus, les jambes longues
Et pique un soleil
sous ses yeux d'oiseau.
La nuit va jeter sa cape sur la mer.
La petite-fille et sa grande-mère
Ont supplié l'aube d'attendre un peu,
Mais le crépuscule a éteint le feu.
Rentre ! crie-t-on de l'autre rive,
Mais la petite fille court
toujours dans la vie.
Un demi-siècle qu'elle court ainsi
et souffre.
Elle n'a presque plus de souffle.
On entend au-dessus
dans le noir un chant
Doux et captivant :
Tirli-tirli, je suis Psyché,
je n'ai pas d'ailes bigarrées,
Mais personne n'a jamais su m'attraper,
Ni me toucher.
Tirli-tirli, arrête, mon chat, de courir
dans la vie !
Rentre ! crie-t-on de l'autre rive.


Michel Kousmine
(1872-1936), chanté par Elena Frolova dans Miroir

dimanche 14 septembre 2008

La clef

Donnez-moi la clé, donnez-moi la clé
Saint Pierre donnez-moi la clé
Pourquoi la porte est-elle toujours bouclée ?
N'attendez pas que je sois décédé
Saint Pierre donnez-moi la clé
La belle vie faut pas nous l'enterrer
Saint Pierre donnez-moi la clé
La clé
La clé

La clé je l'ai cherchée partout, partout
Saint Pierre donnez-moi la clé
Même sous mon paillasson quand j'étais soûl
Saint Pierre donnez-moi la clé
Tant cherchée que j'en suis devenu fou
Saint Pierre donnez-moi la clé
Fou c'est normal que je m'adresse à vous
Saint Pierre donnez-moi la clé
La clé, la clé
La clé, la clé

Je n'suis pas un saint
Je n'suis pas un saint
Mais dites-moi qui l'est ?
Je n'suis pas tout encre
Je n'suis pas tout encre
Vous n'êtes pas tout lait
Si vous l'êtes lancez-moi la première pierre
Saint Pierre jetez-moi la pierre
Ou bien donnez-moi, donnez-moi la clé
Saint Pierre donnez-moi la clé
La clé
La clé

La clé en anglais ça se dit "the key"
Saint Pierre donnez-moi la clé
Et le baiser se traduit par "the kiss"
Saint Pierre donnez-moi la clé
De la vérité serait-ce l'esquisse ?
Saint Pierre donnez-moi la clé
Est-ce que la clé du monde est un baiser ?
Saint Pierre donnez-moi la clé
La clé, la clé
La clé, la clé

Paroles de Claude Nougaro, Musique de Maurice Vandair et Michel Portal, 1966, EMI

jeudi 24 avril 2008

Une chose et son contraire

Mon meilleur ennemi


Je dis une chose et son contraire
Je dis l’endroit, je pense l’envers
Je dis approche, je pense arrière
Je prêche la paix pour faire la guerre
Je mêle l’enfer au paradis
Je suis mon meilleur ennemi
Je dis une chose et je suis fier
De connaître l’endroit et l’envers
De confondre l’ombre et la lumière
De savoir qu'espoir désespère
Je me consume au paradis
Je suis mon meilleur ennemi
J’ai des amis mais pourquoi faire
Ils ont si peur de se défaire
De cette sagesse qui les enterre
Et ma connerie les exaspère
je tourne en rond au paradis
Je suis mon meilleur ennemi
Je dis une chose et je préfère
Aller de l’endroit vers l’envers
Où tout se fait et son contraire
Où l’eau devient de la poussière
Où nul ne rêve du paradis
Je suis mon meilleur ennemi
Je dis une chose et son contraire
Le mensonge est mon ordinaire
Je dis je t’aime mais à l’envers
C’est je te hais que je préfère
Mon nez s’allonge au paradis
Je suis mon meilleur ennemi
Je dis : une chose est son contraire
La vérité est passagère
Je n’en pense pas un mot, j’espère
Que nul ne saura me faire taire
Je meurs d’ennui au paradis
Je suis mon meilleur ennemi.

© Jérôme Faucher

dimanche 2 mars 2008

Severine Daucourt Fridriksson

Marche rêveuse
aux airs d'enfance
des chevaux

Voix de la pluie ensevelie
sous leur trot

grâce profonde
d'un désastre ordinaire

Fuite du vent devant les choses
inextinguibles

écho de l'accord immédiat

souffle engagé
se trompant de voie

avec force

cherchant son salut
seulement

vent
ennemi modèle

Séverine Daucourt Fridriksson, L'île écrite, Ed Jacques Brémond, 2004, p. 24

jeudi 21 février 2008

J'aime ou pas



PAROLE MOTRICE

J'interpelle
Ce siècle
Qui tangue
Et se fragmente
face aux miroirs
D'où ricochent
Echardes et terreurs

A la recherche
De cette parole motrice
Echappée de nos vides
Harnachée de désir
J'avance
Sur des chemins sans terme
Improvisant des mots
Modulant le hasard

Andrée Chedid, Territoires du souffle, éd. Flammarion, p. 33.





Mathieu Chedid -M-

J'ai les méninges nomades
J'ai le miroir maussade
Tantôt mobile
Tantôt tranquille
Je moissonne sans bousculade

Je dis Aime
Et je le sème
Sur ma planète
Je dis M
Comme un emblème
La haine je la jette
Je dis AIME, AIME, AIME

Du Sphinx dans mon rimeur
Paris au fil du cœur
Du Nil dans mes veines
Dans mes artères coule la Seine

Je dis Aime
Et je le sème
Sur ma planète
Je dis M
Comme un emblème
La haine je la jette
Je dis AIME, AIME, AIME

Pour le dehors le dedans
Pour l'après pour l'avant
Je dis AIME, AIME, AIME

Pour le dehors le dedans
Pour l'après pour l'avant
AIME, AIME, AIME...

AIME, AIME, AIME...

Pour le dehors le dedans
Pour l'après pour l'avant
Pour le dehors le dedans
Pour l'après pour l'avant

Je dis Aime
Et je le sème
Sur ma planète
Je dis M
Comme un emblème
La haine je la jette
Je dis AIME, AIME, AIME

Paroles d'Andrée Chedid

Je dois préciser que le chanteur M n'est pas ma tasse de café mais j'aime les paroles de cette chanson.

Bon, je continue de m'amuser :
Est-ce que tu aimes ?

jeudi 14 février 2008

Les dessous chics

Les dessous chics
C'est ne rien dévoiler du tout
Se dire que lorsqu'on est à bout
C'est tabou
Les dessous chics
C'est une jarretelle qui claque
Dans la tête comme une paire de claques

Les dessous chics
Ce sont des contrats résiliés
Qui comme des bas résilles
Ont filé

Les dessous chics
C'est la pudeur des sentiments
Maquillés outrageusement
Rouge sang
Les dessous chics
C'est se garder au fond de soi
Fragile comme un bas de soie

Les dessous chics
C'est des dentelles et des rubans
D'amertume sur un paravent
Désolant

Les dessous chics
Ce serait comme un talon aiguille
Qui transpercerait le cœur des filles

Musique : Serge Gainsbourg, Jean-Pierre Sabard 1983, chant : Jane Birkin




Enregistrement: 12 février 08
Interprète: Eric Herson-Macarel
Texte: Silvain G. & Thomas B.
Réalisation & mix: Thomas Baumgartner & Arnaud Forest

dimanche 10 février 2008

À saute-moutons



Je lis en jouant à saute-moutons. J'ai terminé Lire la photographie de Ferrante Ferranti.
Ma vision subjective et éclatée me fait retenir en premier lieu la superbe photo de Shirin Neshat intitulée Speechless de 1996. Sur cette photo, le cadrage ne montre que la moitié du visage de la femme. Ferranti donne sa vision de ce portrait : "Que lit-on en premier : l'œil, la pièce de métal, les caractères sur la peau ? [...] La boucle d'oreille, que les gardiens de la religion interdisent de montrer, peut se déchiffrer comme une arme braquée sur le spectateur, évoquer les menottes qui auraient entravé les mains contraintes d'écrire en silence sur les murs de la prison intérieure les graffiti de l'âme. L'œil est à l'échelle de l'arme. Le lecteur doit insuffler sa propre respiration à l'étouffante trame tissée des mots à l'image du voile sombre qui cache la chevelure" (p.51). Voilà tout est dit sur la manière de lire cette photographie.
Shirin Neshat est photographe mais aussi vidéaste. En 2001, à l'espace Electra, j'avais vu l'une de ses installations lors de l'exposition "Regards persans. Iran, une révolution photographique". Dans une petite pièce, deux écrans face à face. Sur l'un, un homme chante devant une assemblée d'autres hommes . Sur l'autre , une femme voilée chante également mais devant une salle vide. La voix de la femme est celle de la chanteuse exilée Sussan Deyhim ( je vous invite à écouter son disque "Madman of God"). On ressent une impression de malaise du à la séparation entre homme et femme qui pourtant se font face par écrans interposés.

C'est ensuite la photo de Marc Garanger qui m'a arrêtée, Femme algérienne 1960. Marc Garanger avait reçu l'ordre de photographier les autochtones en vue de leur établir des cartes d'identités pour mieux contrôler les déplacements. Ces femmes "obligées de se dévoiler" devaient s'asseoir devant le mur d'une mechta. Garanger dans l'introduction de son livre écrit qu'il reçoit "leur regard à bout portant".
Ferranti évoque également la photo de Hocine Zaourar devenue célèbre sous le nom de la Madone , celle qui représente une femme voilée, pleurant la mort de ses proches massacrés. Comme l'écrit si justement Ferranti, "la référence à l'esthétique judéo-chrétienne dans une civilisation qui n'a pas le culte de l'image religieuse occulte la dramatique réalité". On peut aussi se reporter au passage de Nathalie Quintane sur cette photo dans son livre l'année de l'Algérie.

Dans ce livre, j'ai retenu aussi la phrase du photographe Josef Sudek : "Je crois que la photographie aime les objets ordinaires et moi j'aime la vie de ces objets. Je suppose que vous connaissez le conte d'Andersen où les jouets des enfants qui s'endorment s'animent tout à coup. Je voudrais raconter la vie des objets, représenter du mystérieux, faire voir la septième face du dé".
Pour finir, la dernière photo qui m'a marquée est celle de Guillaume Genette, la projection sur les mains de son épouse Colette d'un négatif pris par son père quand elle avait un an.

mardi 23 octobre 2007

Clameur

"OUI,
L'homme est un OUI
Mais c'est un NON aussi.
Non, au mépris,
Non au meurtre de ce qu'il y a de plus humain dans l'humain : la liberté.
Des tonnes de chaînes,
des orages de coups,
des fleuves de crachats
ruissellent sur mes épaules.
Je sentis naître en moi des lames de couteau.
Et plus violente retentit ma clameur.
Eiah !
Je suis nègre.
Mais je n'ai pas le droit de me laisser ancrer.
Non !
Je n'ai pas le droit de venir et de crier ma haine.
- Pas le droit,
de souhaiter la cristallisation d'une culpabilité envers le passé de ma race -
Dois-je me confiner à la répartition raciale de la culpabilité ?
Non, je n'ai pas le droit d'être un Noir.
- je n'ai pas le droit d'être ceci ou cela...
Le Nègre n'est pas, pas plus que le Blanc.
Je demande qu'on me considère à partir de mon Désir.
Je ne reconnais qu'un seul droit :
d'exiger de l'autre un comportement humain.
Le malheur et l'inhumanité du Blanc sont d'avoir tué l'humain quelque part.
Le malheur du nègre est d'avoir été esclave.
Mais je ne suis pas esclave de l'esclavage qui déshumanisa mes pères.
Je suis homme
et c'est tout le passé du monde
que j'ai à reprendre"[...]


Frantz Fanon, From black skin white masks, Peau noire, masques blancs

Pourquoi brusquement ce texte de Frantz Fanon ? Tout simplement parce que je découvre un CD extraordinaire de Jacques Coursil, Clameurs. Je vous renvoie à cette critique

vendredi 31 août 2007

Cinq sens

François Hadji-Lazaro, 5 sens

Tu ne comprends pas qu'on est 5 à t'aimer
mon nez, ma bouche, mes oreilles, mes yeux et ma peau

Mes 5 sens en éveil, dès ton réveil, se bousculent en vrombissant
Fébriles comme des abeilles.

Mon odorat, mon goût, ma vue, mon toucher, mon ouïe ne sont jamais jamais déçus

mes 5 sens vont s'éparpiller au fil de la journée pour mieux te savourer

Voir ta pupille au réveil
Sentir ta sueur sans pareil
Toucher ta peau de velours
Entendre ton premier soupir du jour
Goûter ta salive un peu amère

Je me réchauffe de la tête aux pieds au moindre contact avec tes doigts de fée

Tes arômes écartèlent mes narines
Mon ouïe ronronne quand tu chuchotes tes comptines

Mes yeux suivent la ligne de ton dos, je dégusterai bien un petit morceau de ta peau

Voir ta pupille au réveil
Sentir la sueur sans pareil
Toucher ta peau de velours
Entendre ton premier soupir du jour
Goûter ta salive un peu amère

Pourquoi chercher un sens à ma vie, déjà cinq sens sont là à me rendre ravi
Que pourrait-il m'arriver de pire qu'une panne de mes sens

Ou, Horreur ! qu'ils réussissent à s'enfuir...

Album Contre-courant, Universal, 2004, 981 917-2

      Marcel Duchamp Prière de toucher, 1947