dimanche 26 décembre 2010

Lumière d'hiver

Muet. Le lien des mots commence à se défaire
aussi. Il sort des mots
Frontière. Pour un peu de temps
nous le voyons encore.
Il n'entends presque plus.
Hélerons-nous cet étranger s'il a oublié
notre langue, s'il ne s'arrête plus pour écouter ?
Il a affaire ailleurs.
Il n'a plus affaire à rien.
Même tourné vers nous,
c'est comme si on ne voyait plus que son dos.

Dos qui se voûte
pour passer sous quoi ?

Philippe Jaccottet, À la lumière d'hiver, Ed Poésie/Gallimard, p.19

lundi 20 décembre 2010

Changer d'écorce




Chant du bronze


Il faut que le cœur se brise
ou se bronze. Le mien s'est
métallisé au creuset
des saisons. Grimace apprise,
larmes qui coulez en paix,
à d'autres ! Je me repais
de douleurs plus raffinées.
L'art de souffrir, science innée,
me fut au berceau tendu.
J'en retins plus que mon dû.
J'en appris le bon usage.
J'interdis à mon visage
la douce pitié, le frais
émoi. Mon cœur minerai
connut le soufflet des forges.
Son cri me nouait la gorge.
Je pleurai - gouttes de plomb.
Mais à présent que le long
apprentissage s'achève
que j'ai le brillant du glaive,
sa courbe, sa dureté,
que, pour votre sûreté,
muscle ardent, je vous protège
d'un pur métal, ah ! dussé-je
l'inscrire en letttres de feu
sur ma porte, je ne veux
plus de vous, mon cœur, pour maître. [...]

Liliane Wouters, Changer d'écorce (poésies 1950-2000), éd. La Renaissance du livre, 2001, p.43

Lire un autre poème de Liliane Wouters ici

mardi 14 décembre 2010

Folle avoine

Les éditions Folle avoine fêtent leurs trente ans
mercredi 15 décembre 2010 à 19h 30 :

MAISON INTERNATIONALE DE RENNES
19, quai Chateaubriand
35000 Rennes

Yves Prié sera accompagné de Heather Dohollau, poète d’origine galloise dont toute l’œuvre est publiée chez Folle Avoine ; Alain Kervern, poète, essayiste, traducteur de plusieurs poètes japonais et Nicolas Fedorenko, peintre, sculpteur et graveur.




" La présence est lumière mais elle ne peut être pressentie qu'à travers l'ombre. Le tout est dans la répartition : de combien de nuits a besoin le jour pour être jour?" (p.13)


     William Blake / Glad Day



Glad Day

"Au British Museum j’ai pris le Glad Day de Blake – celui qui reste est forcément un faux. L’opération était délicate, mes yeux n’étaient pas encore habitués à ce genre d’enlèvement, il fallait faire très attention et au début ils se fermaient trop tôt. Il y avait pourtant le temps – il y en a toujours. Dans la grande salle personne ne s’occupait de moi, des garçons désinvoltes et charmants remettaient en place des cartons et, au centre, devant un pupitre surélevé, un monsieur très digne prenait note des besoins des quelques privilégiés. La gravure, colorée à la main, était placée à ma portée sur un petit lutrin, sa texture était celle d’une aile de papillon. Je l’enlevai parcelle par parcelle comme une fresque. La chair était merveilleuse, en même temps fraîche et encore chaude du soleil. Je dégageais d’abord la main gauche de la nuit pour laisser encore la droite à l’aurore – tout le corps
voyait. Dans l’air les pieds gardaient leur équilibre, quelques cailloux s’étaient déplacés. Le ciel suivait tout ce soleil dans ma tête ! Au bord noir du nuage, la pluie s’égouttait, mais cela s’est passé sans laisser de taches. A la fin je me suis levée calmement, il ne fallait surtout pas attirer l’attention, et je suis sortie sans empêchement. Mais où déposer cette étoile de chair,
où ?" (p.41)

Heather DOHOLLAU, Les portes d'en-bas, Frontispice de Tanguy Dohollau, éd Folle Avoine, 1992
Retrouvez Heather Dohollau sur Remue-net