dimanche 15 novembre 2009

Un jardin de mots



Le thème est simple : un homme jardine quand brusquement il tombe, victime d'une crise cardiaque.
Chaque chapitre est constitué d'une seule phrase, sans que le lecteur perde le moins du monde le fil de l'histoire. C'est un très beau livre.

"[...] tu aimes cette idée de Wittgenstein, que la solution au problème de la vie est de vivre de façon à supprimer le problème, tu crois avoir trouvé la bonne méthode en cultivant ton jardin, en mêlant le vulgaire et le sacré[...] de toutes les façons personne n'a de solutions, alors autant que tu te fasses plaisir, que tu ne te compliques pas l'existence [...]

«... tu préfères maintenant écrire des poèmes sur tes légumes, tu aimes manger les mots, les faire rouler dans ta bouche comme une fraise une cerise ou un noyau de pêche ou d'abricot, tu aimes aussi les découper, les charcuter et les coller ensemble pour fabriquer des monstres mots maux..."

"... tu continues d'entendre ces voix venues vers toi à travers les éons, et tu entends Helen Merril j'aime Paris au printemps et Jeanne Lee quelquefois je suis un enfant qui a perdu sa mère et Kathleen Ferrier j'entends la voix des enfants morts et Marianne Faithfull je m'assieds et je regarde les enfants qui jouent et Brigitte Fontaine c'est tout à fait comme à la radio et Colette Magny j'en sais rien viens donne moi la main et Billie Holiday des fruits bizarres sont accrochés dans les arbres, toi aussi tu t'accroches aux cheveux des anges terrestres, tu écoutes attentivement leur babil, parfois un de leurs cheveux se posent sur leur langue, ils prononçent ton nom d'une étrange façon, ils jouent aussi à intervertir les consonnes, touko au lieu de couteau tokay au lieu de côté [...]

Lucien Suel, Mort d'un jardinier, Ed. La Table ronde, 2008.

Tous les liens sont ici. (Vous comprenez maintenant pourquoi je suis restée très sobre dans mon commentaire. Tout a été déjà écrit sur ce livre)

mercredi 21 octobre 2009

Petits pas



Pour J.E.A :

Géométrie personnelle

samedi 17 octobre 2009

Baie de Somme

"On ne lit que ce que l’on veut entendre"

Quatre motifs me sont apparus dans ce roman : la mort, les miroirs, la mémoire, la musique. Quatre, le chiffre était bon car j'étais en présence d'un quatuor ressuscité.

La mort.
Celle du personnage central, une femme morte dans un accident d'avion, dont je ne connais pas l'identité. Tout au long du récit, la narratrice la nomme elle. Cette femme est le maillon principal du roman mais c'est par l'intermédiaire de quatre hommes qui ont croisé son chemin que j'apprends à la deviner.

Les miroirs ?
Deux des hommes vont l'apercevoir par le truchement d'un miroir. François, son mari, découvre pour la première fois son reflet dans un miroir vénitien de son magasin. "Tous les miroirs renfermaient quelque chose d'elle. Même ceux qu'elle n'avait pas connus". Gilles, le metteur en scène la découvre aussi dans un miroir lors d'une réunion mondaine. "[…] le refuge d'un miroir qui les renvoyait chacun à sa solitude".

La mémoire…
Hugo, son ami est archiviste. Pourtant, c'est Gilles qui tente de réunir François, Hugo et Vincent, son frère, pour tenter de percer son mystère. Mais la mémoire de quelqu'un se transmet-elle ? Un seul repère, son métier d'actrice de théâtre, un travail qui justement ne laisse aucune trace, et son désir de voyager, de fuir.

La musique !
Cette jeune femme et les trois hommes formaient un quatuor tous les dimanche après-midi. Gilles, en sa mémoire, veut le faire revivre dans sa maison sur la baie de Somme. Pour jouer quoi ? Un quatuor de Schubert, la jeune fille et la mort.
La structure du récit aussi est musicale : chaque chapitre est un extrait des poèmes de Muller mis en musique par Schubert dans le Voyage d'hiver et donne ainsi la tonalité au chapitre.
Tout au long de ce livre, j'ai fait la connaissance de cette femme à travers le regard et la parole des autres personnages. J'ai aimé cette découverte progressive mais la construction des phrases est telle que parfois on ne sait plus qui s'exprime. Cela entrave un peu la lecture.

" Pourquoi parlait-il si mal, par moments, aux moments les plus importants ? Pourquoi se creusait-il un vide, un abîme de confusion silencieuse d'où il fallait extraire la réponse à la question, la parole qui coïnciderait avec la pensée, et comment le pourrait-il alors que sa pensée ressemblait à une aube d'hiver où rien ne permettait de deviner de quel côté se lèverait le brouillard, à un jardin à l'abandon depuis des années, où rien ne permettait de savoir qu'une allée avait été tracée, alors comment, ne parvenant pas à ressaisir l'idée, pourrait-il la garder, lui faire remonter la pente abrupte de se taire à parler, sans la perdre en cours, sans qu'elle lui échappe - à jamais - se brise contre les arbres dressés, éclate et retombe en cendres, se
désintègre et disparaisse, sans qu'aucune trace ne demeure - et comment, en admettant l'obstacle surmonté, faire bouger les lèvres en accord avec ce qu'elles doivent dire, comment trouver la voix et le souffle pour emplir l'espace des paroles attendues? "

Cécile Wajsbrot, Atlantique, Ed Zulma, 1993

jeudi 15 octobre 2009

La photographie

" Que peut-on faire dire à une photographie ? Peut-on la faire mentir ou y a- t-il en elle un noyau de vérité dure qui résiste à la falsification ? "
Alain Fleischer, Moi, Sandor F.Fayard, 2009


© Alain Fleischer

vendredi 2 octobre 2009

Tirer la langue



" D'ailleurs, le génie est non conformiste par nature : Einstein tirant la langue sur une photo célèbre n'est pas un génie largement reconnu et déjà âgé qui peut se permettre de se montrer facétieux à la célébrité que lui valent ses découvertes dans une science sérieuse, ainsi rendues relatives. Ce que montre cette photographie, c'est qu'Einstein a été le génie que l'on sait parce qu'il n'a jamais cessé de tirer la langue, depuis l'enfance. Tirer la langue quand on est enfant c'est dénier à l'autre la supériorité supposée de son expérience et de ses arguments. Tirer la langue pour un vieillard, c'est envoyer l'autre à la sottise de son inexpérience et de ses ambitions [...]Tirer la langue est une grimace, une façon gentille d'être méchant ou méprisant. C'est moins violent, moins menaçant, que de montrer le poing, car avec un poing brandi on peut frapper, tandis qu'avec une langue tirée on ne peut que lécher.Et donc tirer la langue, cela veut dire : je me moque de vous, de vos valeurs, de vos postures mais, pour ce faire, je m'expose moi-même à mon désavantage, dans une expression peu flatteuse, et aussi vulnérable qu'au moment de montrer la langue au médecin. Tirer la langue, c'est aussi l'exiber pour éviter de s'en servir, et pour rester silencieux au lieu de l'utiliser pour dire un gros mot, et c'est donc une forme de politesse, dans une grossièreté mineure."

Alain Fleischer, Moi , Sandor F., Fayard, p.87-88
Sur ce livre , lire la critique du Magazine Littéraire

mercredi 16 septembre 2009

Aimé Césaire

MOT-MACUMBA

le mot est père des saints
le mot est mère des saints
avec le mot couresse on peut traverser un fleuve
peuplé de caïmans
il m’arrive de dessiner un mot sur le sol
avec un mot frais on peut traverser le désert
d’une journée
il y a des mots bâton-de-nage pour écarter les squales
il y a des mots iguanes
il y a des mots subtils ce sont des mots phasmes
il y a des mots d’ombre avec des réveils en colère
d’étincelles
il y a des mots Shango
il m’arrive de nager de ruse sur le dos d’un mot dauphin

Aimé Césaire , extrait de "Moi, laminaire..."