vendredi 12 août 2011

Sophia de Mello Breyner Andresen

Source




VILLE

"Ville, rumeur, va-et-vient incessant des rues,
Ô vie souillée, hostile, inutilement gâchée,
Savoir qu'il existe la mer et les plages nues,
Des montagnes sans nom et des plaines plus vastes
Que le vaste des désirs,
Et moi je suis ta prisonnière et je ne vois
Que les murs et les façades, et je ne vois
Ni la montée de la mer, ni les changements de lune.

Savoir que tu t'es emparée de ma vie
Et que tu traînes à l'ombre de tes pierres
Mon âme qui fut promise
Aux vagues blanches et aux vertes forêts."

Sophia de Mello Breyner Andresen, La Nudité de la vie, L'Escampette p. 16.

mardi 9 août 2011

Pessoa



Je m'éveille la nuit subitement
et ma montre occupe la nuit tout entière.
Je ne sens pas la Nature au-dehors.
ma chambre est une chose obscure aux murs vaguement blancs...
Au-dehors règne une paix comme si rien n'existait.
Seule cette montre poursuit son petit bruit
et cette petite chose à engrenages qui se trouve sur ma table
étouffe toute l'existence de la terre et du ciel...
Je me perds quasiment à penser ce que cela signifie,
mais je m'arrête net, et dans la nuit je me sens sourire du coin des lèvres,
parce que la seule chose que ma montre symbolise ou
signifie
en emplissant de sa petitesse la nuit énorme
est la curieuse sensation d'emplir la nuit énorme
avec sa petitesse...

Poesies d'Alvaro de Campos avec gardeur de troupeaux et les autres poèmes d'Alberto Caeiro in Poésie/Gallimard p.96


dimanche 7 août 2011

Le cerf-volant


UN CERF-VOLANT EST UNE VICTIME

"Un cerf-volant est une victime dont tu es sûr.
Tu l'aimes parce qu'il tire
assez doucement pour te considérer comme maître
assez fort pour te considérer comme fou ;
parce qu'il vit
comme un faucon dressé, désespéré,
dans l'air doux aérien,
et tu peux toujours le ramener
pour le mater dans ton tiroir.

Un cerf-volant est un poisson que tu as déjà pris
dans une flaque où ne vient aucun poisson,
aussi tu le titilles soigneusement, longtemps,
et tu espères qu'il n'abandonnera pas
ou que le vent ne tombera pas..."

Leonard Cohen- Poèmes et Chansons II- 10/18 extrait p. 13

Leonard Cohen




HAIKU D'ETE

Silence

silence plus grand

lorsque les grillons

hésitent.

Leonard Cohen- Poèmes et chansons 2- Ed 10/18 - p.111

samedi 6 août 2011

Adieu Langston Hughes

Source

ADIEU LANGSTON HUGHES

"Ce soir, je veux dire adieu à Langston Hughes,
Sur un verset de blues
Sur un pas de swing
Sur un tambour ivre
Ce soir je veux dire adieu à Langston Hughes.

La canaille a surpris le messager sur la marche des Temples
C’est la nuit au fond des cabarets
Dans l’accouchement difficile des trompettes
C’est la nuit sur Harlem, c’est la nuit sur le monde
Adieu, adieu Langston Hughes !

La canaille a terrassé l’homme,
Mais Dieu est debout sur les pas de Lincoln
Langston
Tu es en moi comme la voix lointaine
L’élu, l’aimé, l’inoublié
Je te nomme l’idole des foules en délire

L’ouvrier par les sentiers désarmés
Pleure le chantre de ses dures amours...
Langston.
Tu aurais pu nourrir tes entrailles de grands délires
Vêtir ton sang de pourpre
Et solennel comme la race des tom
Emboucher les trompettes de la honte,
et à chaque cri, à chaque étape
Usurper le sourire de Harlem.

Mais non...
Toi aussi tu avais choisi de capturer le soleil
Pour en faire le bouclier de ton peuple
Aux accents d’autres voix
Tu avais mis le doigt sur le rêve
Le rêve au bout du carrefour [...]"

Mamadou Traore Diop in Poésie d'un continent, éd. Silex, 1983, pages 439-440