lundi 28 décembre 2009

Sylvie Fabre G.



La femme écoute son silence.
Elle appelle ce qui bourdonne
bruit, clapote dans sa langue.
Elle met les mots en veilleuse
ils deviennent des ombres
lambeaux, errants sur la page
éclatants fardeaux jusqu'au geste
d'amour, insensé, qui les délivre.

Sylvie Fabre G. Le livre du visage, lavis Colette Deblé, Ed Voix d'encre, 2001, p.24

mercredi 23 décembre 2009

Charlotte Delbo


Prière aux vivants pour leur pardonner d’être vivants


Vous qui passez
bien habillés de tous vos muscles
un vêtement qui vous va bien
qui vous va mal
qui vous va à peu près
vous qui passez
animés d’une vie tumultueuse aux artères
et bien collée au squelette
d’un pas alerte sportif lourdaud
rieurs renfrognés, vous êtes beaux
si quelconques
si quelconquement tout le monde
tellement beaux d’être quelconques
diversement
avec cette vie qui vous empêche
de sentir votre buste qui suit la jambe 
votre main au chapeau
votre main sur le coeur...
la rotule qui roule doucement au genou
comment vous pardonner d’être vivants...
Vous qui passez
bien habillés de tous vos muscles
comment vous pardonner
ils sont morts tous
Vous passez et vous buvez aux terrasses
vous êtes heureux elle vous aime
mauvaise humeur souci d’argent
comment comment
vous pardonner d’être vivants
comment comment
vous ferez-vous pardonner
par ceux-là qui sont morts 
pour que vous passiez
bien habillés de tous vos muscles...
que vous buviez aux terrasses
que vous soyez plus jeunes chaque printemps
je vous en supplie
faites quelque chose
apprenez un pas
une danse
quelque chose qui vous justifie
qui vous donne le droit
d’être habillé de votre peau de votre poil
apprenez à marcher et à rire ,
parce que ce serait trop bête
à la fin
que tant soient morts
et que vous viviez
sans rien faire de votre vie.



Je reviens...
d’au-delà de la connaissance
il faut maintenant désapprendre
je vois bien qu’autrement
je ne pourrais plus vivre.


Et puis
mieux vaut ne pas y croire
à ces histoires
de revenants
plus jamais vous ne dormirez
si jamais vous les croyez
ces spectres revenants
ces revenants
qui reviennent
sans pouvoir même
expliquer comment.


Charlotte Delbo

Intellectuelle et femme de théâtre importante, Charlotte Delbo (1913-1985) s'est très tôt engagée du côté des Communistes, sans pour autant adhérer au Parti. Résistante, elle est arrêtée et déportée dans le convoi du 24 janvier 1943 pour Auschwitz où elle est internée avant d'être transférée à Ravensbrück. Son œuvre testimoniale, l'une des plus importantes sur la terreur concentrationnaire nazie, se prolonge par de nombreux textes, la plupart de théâtre, qui confirment son engagement contre toute forme d'oppression politique, de l'Algérie au Goulag, du Chili à la Grèce.

Cristal de neige

mardi 22 décembre 2009

Severine Daucourt Fridriksson



une journée à rien fouler l’air nu subsiste la route pourtant visible sauf que les jambes taries la route étendue plâtre sur moi

je ne comprends rien à rien je vais démembrer remembrer traduire cette irrépressible ouverture de bouche puis on verra il restera bien

(ou absence d’œuvre)
ça y est j’ai le fil où sont les pinces à linge ?

chahutée et redéchirée par la plaie autobiographique
désacquise à l’époque où débute le recompost détruisant mieux ce qui est détruit déjà :

tout et bien qui finissent mal

Severine Daucourt Fridriksson (extrait de À trois sur le qui-vive) in Action Poétique n°197, septembre 2009, p.62, 63, 64.

samedi 12 décembre 2009

Rien n'obscurcira la beauté de ce monde



Mais rien n’obscurcira la beauté de ce monde
Les pleurs peuvent inonder toute la vision
La souffrance peut enfoncer des griffes dans ma gorge
Le regret, l’amertume peuvent élever leurs murailles de cendres
La lâcheté, la haine peuvent étendre leur nuit
Rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

Nulle défaite ne m’a été épargnée
J’ai connu le goût amer de la séparation
Et l’oubli de l’ami et les veilles auprès du mourant
Et le retour vide du cimetière
Et le regard terrible de l’épouse abandonnée
Et l’âme enténébrée de l’étranger

Mais rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

Ah ! vous voulez nous mettre à l’épreuve
Détourner mes yeux d’ici-bas ?
On se demandait : résistera-t-il ?
Ce qui m’était cher m’était arraché
Et des voiles sombres recouvraient les jardins à mon approche
La femme aimée tournait de loin sa face aveugle

Mais rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

Je savais qu’en dessous il y avait des contours tendres
La charrue dans le champ comme un soleil levant
Félicité rivière glacée qui au printemps s’éveille et les voix chantent dans le marbre
En haut des promontoires flotte le pavillon du vent

Rien n’obscurcira la beauté de ce monde

Allons ! Il faut tenir bon car on veut nous tromper
Si l’on se donne au désarroi on est perdu
Chaque tristesse est là pour couvrir un miracle
Un rideau que l’on baisse sur le jour éclatant
Rappelle-toi les douces rencontres, les serments

Rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

Rien n’obscurcira la beauté de ce monde
Il faut jeter bas le masque de la douleur et annoncer le temps de l’homme
La bonté et les contrées du rire et de la quiétude
Joyeux nous marcherons vers la dernière épreuve
Le front de la clarté, libations de l’espoir

Rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

Ilarie VORONCA, Mais rien n’obscurcira la beauté de ce monde , Ed L'Arbre.

Ce poème est lu par Valerie Rouzeau ici. C'est par elle que je l'ai découvert.